Guy Mamou-Mani, co-président du groupe Open et auteur de L’Apocalypse numérique n’aura pas lieu, est sans appel : le numérique ré-humanise et booste le sens du collectif dans nos entreprises et notre société. Interview.

 

42% des cadres français souhaitent que la société évolue vers une logique allant vers davantage de collectif. Que cela vous inspire-t-il ?

 

Je suis un fervent adepte du collectif, car je suis convaincu qu’il apporte efficacité, créativité et sérénité. Dans le monde de plus en plus complexe dans lequel nous vivons, je ne vois pas d’autre solution que de travailler collectivement.

A l’échelle d’une entreprise par exemple, nul ne peut disposer de l’ensemble des compétences requises. C’est la complémentarité des expertises qui permet d’atteindre un objectif. Cela implique de modifier en profondeur l’organisation. J’ai la conviction que dès lors qu’il y a trop de process au sein d’une entreprise, les collaborateurs ont moins envie de sortir du cadre. A l’inverse, une organisation plus collaborative et plus collective permet l’audace.

 

Et ça marche ?

 

Oui ça fonctionne ! C’est ce que nous avons fait au sein d’Open. A l’origine, l’organisation était plus hiérarchique. Il n’y avait pas loin de cinq niveaux entre le Comex et le collaborateur. Pour casser cette structure pyramidale, nous avons créé des Squads et des Practices, c’est-à-dire des équipes transversales d’environ 150 collaborateurs. Les différents experts se retrouvent autour d’une communauté et vont travailler ensemble, de façon beaucoup plus libre. On n’est plus dans une forme de management descendant, mais bien dans le développement d’un leadership avec des individus charismatiques, reconnus par leurs pairs pour leur expertise. Ce sont eux qui organisent et structurent le travail, tout en encourageant les prises d’initiatives et la force de proposition des membres du Squad.

C’est une organisation que nous avons mise en place il y a 3 ans. Nous commençons déjà à voir les bénéfices, notamment qualitatifs avec une évolution de la culture, une véritable fierté d’appartenance, un meilleur engagement des équipes… Ce changement de paradigme prend du temps, et il est encore un peu tôt pour évaluer quantitativement son efficacité, mais une chose est sûre : une organisation dans laquelle la reconnaissance est basée sur l’expertise, l’efficacité sur la créativité et la compréhension d’autrui, attire et conserve les talents. On pourrait imaginer à terme est d’arriver à ce qu’Open soit une entreprise de 25 groupes de 150 personnes et non plus une société de 3700 individus, tout en conservant une ossature commune autour de la raison d’être, des valeurs et de la vision.

 

Dans votre livre L’Apocalypse numérique n’aura pas lieu, vous portez la thèse qu’avec la révolution numérique, nous ne changeons pas seulement d’outil, nous changeons la condition humaine. Quelle est la place du collectif dans cette nouvelle condition humaine ?

 

Elle est centrale. Le développement à grande échelle du numérique bouleverse les codes sociétaux. Et contrairement aux idées reçues, c’est une bonne nouvelle ! Le numérique remet en cause le temps, la distance, l’emploi, la propriété… Ce qui n’était pas possible avant le devient grâce au numérique. Par conséquent, je suis convaincu qu’il peut nous faire entrer dans un nouveau monde « réhumanisant ». Si nous nous engageons collectivement dans sa construction, il nous conduira vers plus d’égalité, de diversité, de créativité. Le numérique nous offre une occasion unique de changer les codes que nous avions dans l’ancien monde, et de définir un nouveau cadre éthique.

Et la crise de Covid-19 n’a fait qu’accélérer cet état de fait. Elle nous a forcé à passer aux travaux pratiques. Prenons l’exemple du télétravail. Il paraissait impossible de la déployer à grande échelle il y a encore un an. Or, nous avons trouvé d’incroyables solutions pendant les confinements. Il y a fort à parier que certaines pratiques de réunions en présentiel regroupant des individus venant des quatre coins du monde ne reviendront pas dans les mêmes proportions qu’avant la pandémie. Le numérique ne remplace pas le contact humain, mais il vient en support. Il offre à l’individu plus d’autonomie, de responsabilité, et donc un rôle plus important au sein du collectif.

 

Zygmunt Bauman parlait dès le milieu des années 2010 de l’avènement d’une société liquide : une société dans laquelle le collectif disparaît au profit de l’individualisme, où par exemple ni le travail, ni l’amour, ni l’amitié ne sont plus des structures solides. Sommes-nous face à une accélération de ce processus ou au contraire, pensez-vous que nos sociétés prennent une direction différente ?

 

Je suis un anti-Bauman, car je pense exactement le contraire. La transformation digitale que nous vivons vient valoriser l’individu dans le collectif. C’est très différent de l’individualisme. Cela doit se faire sans angélisme et s’accompagne évidemment d’une prise de conscience que la construction de notre futur est entre nos mains et qu’il est nécessaire d’acculturer, éduquer, former toute la société.

 

Et la parité dans tout cela ? Associée aux enjeux du collectif, est-ce une complémentarité évidente ?

 

Oui, car à partir du moment où on souhaite valoriser le collectif, on se met en quête d’altérité et d’individus différents. On ne peut se passer de mixité. Comment peut-on envisager de traiter un sujet correctement si l’on se passe de l’expertise de 50% de l’humanité ? Même remarque pour la diversité. Il ne peut y avoir de collectif sans mixité ni diversité. Et c’est là qu’intervient le numérique, car il facilite la prise de parole de tous et permet à certains individus issus de sphères plus éloignées de contribuer au débat, et par là même d’enrichir la notion de collectif. A mon sens, on ne peut plus concevoir l’idée de collectif sans cette révolution que le numérique apporte.